23 000 vies : La fin du film expliquée — le procès Iuventa a-t-il vraiment donné raison à ces étudiants qui voulaient sauver des vies ?

Il y a une question qui traverse 23 000 vies de la première à la dernière image, et elle n’a rien d’abstrait : quand la loi et la morale divergent, qui a raison ? Markus Goller ne prétend pas y répondre, mais il ne détourne pas non plus le regard. Son film raconte comment des étudiants berlinois ordinaires ont décidé de faire ce que les gouvernements européens avaient cessé de faire, sauver des gens qui se noyaient en Méditerranée, et comment cette décision les a conduits à passer sept ans à se défendre devant un tribunal pour avoir osé le faire. La fin du film, ancrée dans la réalité du procès Iuventa, est à la fois un soulagement et une gifle.

Ce qui mène 23 000 vies à son dénouement : l’Iuventa piégée à Lampedusa

Le film a suivi Lukas, incarné par Louis Hofmann, et son groupe d’amis à travers l’aventure de Jugend Rettet depuis ses origines. La campagne de financement participatif, l’achat d’un vieux chalutier rebaptisé Iuventa, les premières missions en Méditerranée centrale qui s’enchaînent avec une efficacité que personne n’avait vraiment anticipée. Seize missions au total. Plus de 23 000 personnes arrachées à des embarcations pneumatiques qui n’auraient jamais dû prendre la mer.

Mais en août 2017, tout s’arrête. Les autorités italiennes attirent délibérément l’Iuventa en la faisant accoser à Lampedusa sous un prétexte logistique, et saisissent le navire dès son amarrage. La surprise est totale dans l’équipage. Ils croyaient répondre à un problème de coordination avec les garde-côtes. Ils se retrouvent au cœur d’une procédure judiciaire dont ils n’ont pas encore la mesure.

Le film montre l’état de sidération du groupe dans les heures qui suivent. La même énergie collective qui leur avait permis d’acheter un bateau sur Internet et de le remettre en état dans un chantier naval d’Emden, des mécaniciens Volkswagen s’étaient même arrêtés spontanément après avoir lu sur Facebook qu’il y avait des problèmes électriques, cette même énergie se retrouve soudainement sans prise face à un appareil judiciaire qui les désigne comme des criminels facilitant l’immigration clandestine.

Les accusations et les sept ans de procédure dans 23 000 vies

En janvier 2021, le parquet de Trapani produit un dossier de 30 000 pages et inculpe vingt et une personnes ainsi que trois organisations, dont Jugend Rettet elle-même, pour facilitation aggravée de l’immigration clandestine. La peine maximale encourue : entre cinq et vingt ans de prison.

Le film traite cette période avec une sobriété qui amplifie l’absurdité de la situation. Des gens qui avaient compté leurs sauvetages un par un, qui avaient tenu leur décompte avec la rigueur de ceux qui savent que chaque chiffre correspond à un être humain, se retrouvaient maintenant à devoir expliquer à des juges que sauver une personne qui se noie n’était pas un acte criminel. Pendant plus de quarante audiences à Trapani, l’équipage de l’Iuventa a maintenu cette position.

Ce que le film rend particulièrement difficile à regarder pendant ces séquences de tribunal, c’est la nature exacte de la charge retenue. Personne ne contestait que les sauvetages avaient eu lieu. Personne ne contestait que 23 000 personnes étaient en vie grâce à eux. La question posée par l’accusation était de savoir si l’équipage avait coordonné ses interventions avec des passeurs plutôt qu’avec les autorités, transformant ainsi une opération humanitaire en complicité d’un réseau criminel. Une accusation que Jugend Rettet a toujours niée avec véhémence, et que les preuves produites par le parquet n’ont jamais réussi à étayer solidement.

La fin de 23 000 vies : le verdict de Trapani et ce qu’il signifie

Le film aboutit sur le verdict rendu le 19 avril 2024 par le juge de Trapani : non luogo a procedere, soit l’absence de motifs pour poursuivre. Après sept ans de procédure, quarante audiences et un dossier de 30 000 pages, les poursuites sont abandonnées. Les vingt et une personnes inculpées sont acquittées. L’Iuventa reste saisie.

Markus Goller choisit de ne pas filmer ce verdict comme un triomphe. La scène est sobre, presque silencieuse. Lukas et les autres membres de l’équipage reçoivent la nouvelle de façon discrète, loin du prétoire, chacun avec son propre poids de sept années derrière lui. Certains ont abandonné leurs projets de vie initiaux pendant la procédure. D’autres ont vu leurs relations se fracasser sous la pression. Tous ont vieilli d’une façon que les années seules n’expliquent pas entièrement.

Ce que le film dit dans ces dernières minutes est peut-être sa vérité la plus nette : gagner en justice quand on aurait dû avoir raison dès le début n’est pas une victoire, c’est une restitution tardive de quelque chose qui n’aurait jamais dû être confisqué. Le temps perdu, les vies suspendues, les décisions non prises pendant sept ans de procédure ne se récupèrent pas avec un verdict favorable.

Ce que la fin de 23 000 vies dit de l’Europe et de ses contradictions

Le plan final du film est le plus politique et le plus honnête de tous. Alors que le générique commence à défiler, une série de cartons vient contextualiser ce que le film venait de raconter. L’Iuventa est toujours saisie. Jugend Rettet ne peut plus opérer en Méditerranée. Et pendant que le procès des sauveteurs durait sept ans, des centaines de personnes en Italie ont continué d’être condamnées à la prison pour avoir simplement tenu le gouvernail d’une embarcation en fuyant leur pays.

Le film met en scène le choc entre deux idées du droit : celle écrite dans les codes et celle qu’une personne ressent dans son corps quand un autre coule à un bras de distance. Cette formulation, empruntée à une critique du film, résume mieux que n’importe quelle explication ce que 23 000 vies cherchait à faire depuis son premier plan. Ce n’est pas un film sur des héros. C’est un film sur ce qui arrive quand des gens ordinaires décident de ne pas détourner le regard, et sur le prix que cette décision peut avoir dans un monde dont les lois ne sont pas toujours à la hauteur de ses valeurs proclamées. 

Le verdict de Trapani a donné raison à Jugend Rettet sur le plan juridique. Ce que la Méditerranée continue de raconter depuis, en silence et sans tribunal, est une autre histoire que 23 000 vies choisit de laisser ouverte, parce qu’elle l’est encore.

Emma G.
Emma G.
J'adore me refaire des séries du début des années 2000 mais cela nécessite beaucoup de temps libre ? Ma soirée préférée ? Netflix & Chill bien sûr !